Jeu de l'auteur mystère : 2e partie !
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Il semble que des milliers de gens soient morts à cause de la chaleur, beaucoup de vieillards, d’enfants et de sans-abris. J’ai vérifié quand cette saloperie d’Internet fonctionnait encore. Ceux qui n’ont pas eu de malaises ou de crises cardiaques, ont développé des cancers incurables. Beaucoup ont eu le cuir brûlé à force d’être restés trop longtemps sous les rayons. En outre, certaines personnes ont perdu la vie car le pneu de leur voiture a explosé au pire moment ou parce que leur climatisation a pris feu.
Pour toutes ces raisons, le gouvernement demande aux concitoyens de rester cloîtrés chez eux quand tombe la nappe de chaleur, comme au bon vieux temps quand il y avait des épidémies de Covid.
Ceux qui n’obéissent pas, c’est à leurs risques et périls.
J’ai appris qu’il existe des courageux – des abrutis inconscients les surnomme Abelle – qui circulent quand même au cœur de l’hyper-canicule. La plupart pour sauver des vies, quelques-uns pour le faire du fric.
Apparemment, les Internet providers n’en font pas partie.
- L’année dernière, la Nappe a duré quinze jours ! On n’a plus touché la télé et les smartphones pendant deux putains de semaines ! Vous savez à quel point c’est dur pour nous, les jeunes ?
Althea fait l’impasse sur le juron et prétend que, même si elle est une personne âgée, elle n’avait que vingt ans lorsque les smartphones ont inondé le marché et enterré les autres générations de téléphones portables. Elle ajoute qu’une petite désintoxication me fera du bien car, chaque fois qu’elle me croise, en salle commune ou dans les couloirs, j’ai le nez collé à l’écran.
À ce moment, elle emprunte les arguments qu’ont essayé tous les parents depuis que Steve Jobs et ses potes ont décidé de greffer cet appareil aux mains de tous les enfants du monde :
- Peut-être est-ce le moment opportun pour te jeter sur un livre. Un livre papier, je veux dire. Sais-tu que ce que tu lis sur le Net, tu peux également les trouver dans les encyclopédie. Mieux écrit, très certainement.
Je ne trouve rien d’autre dans mon répertoire qu’un ricanement pour lui répondre, mais j’ajoute quand même :
- Non, sérieux ? Ils n’ont pas des combis auto réfrigérées comme les ambulanciers, les flics ou les pompiers ?
La directrice qui loue souvent ses protégés pour leur opiniâtreté commence à se sentir agacée.
Malgré le ventilateur et la climatisation, elle meurt de chaud et donnerait tout pour ôter ses vêtements. Même pas moyen de savoir quand cette saloperie de Nappe va s’arrêter sans Internet. En plus, elle a de la paperasse à traiter car un nouveau pensionnaire devait arriver lundi et elle doit encore travailler sur son dossier. Sans doute ne viendra-t-il pas si la Nappe subsiste.
La « Nappe », c’est d’ailleurs un drôle de terme que les journalistes ont utilisé pour qualifier ces jours d’hyper-canicule. Il est vrai qu’on a l’impression d’être couvert de chaleur, qu’elle nous tombe dessus et nous enveloppe un peu comme un brouillard moite.
- Écoute, Rob, je comprends que tu t’ennuies, mais essaie de te trouver quelque chose à faire. En général, tu traines avec Abelle…
- Ouais, pas aujourd’hui.
- Va au moins la voir. Tu sais que pour des personnes de sa corpulence, ces périodes sont extrêmement pénibles.
Des personnes de sa corpulence… bel euphémisme pour décrire les cent trente kilos de l’adolescente. Elle a un problème de thyroïde, apparemment. Je veux bien le croire car je ne l’ai jamais vue manger plus que quiconque. À moins qu’elle planque des trucs sous son lit, ce qui est tout à fait possible…
Je rétorque à l’ancienne que je n’ai aucune envie de côtoyer cette fille pour l’instant, précisant que nous ne sommes pas « en froid », mais que je suis en pleine expérimentation, laquelle requiert toute mon attention.
La Très Chère Pseudo Mère de l’orphelinat Saint Jérôme opine du chef de mauvais gré et se remet mollement au travail, m’incitant d’une main qu’elle voudrait autoritaire à quitter son bureau.
Je me retrouve dans le couloir, encore plus désœuvré qu’auparavant. J’y croise un autre pensionnaire, nu mis à part sa serviette entourant sa taille. Celui-ci sort des douches communes, l’air harassé. Nous nous jetons un bref regard, puis le type disparait dans sa chambre tout en murmurant quelque chose dont je ne comprends pas le moindre mot.
Excédé par son attitude, j’ai l’impression que le peu de bienveillance que j’ai en réserve chaque jour à l’égard de mes pairs s’en est déjà allé.
Je recommence à tourner en rond. Il m’est arrivé de m’ennuyer, jamais à ce point. Je meurs d’envie d’aller observer la non-transformation de l’œuf en petit-déjeuner, cependant, même si j’y parvenais avant que mon cœur lâche – une entreprise tout à fait possible car ma machinerie interne fonctionne très bien – même si je n’étais pas pris de vertiges ou de suffocations, je risquais d’avoir la peau gravement brûlée ou, même si je ne le découvrirais que bien des années plus tard, un cancer de la peau.
J’attendrai donc que cette saloperie brûlante se couche, ce qui n’arrivera pas avant plusieurs heures, pour aller prouver l’erreur d’Abelle.
À son sujet, la vieille Althea a sans doute raison ; la jeune fille souffre énormément de cette chaleur. En règle générale, les couloirs et les douches n’étant pas climatisées, elle ne sort de son antre qu’au cœur de la nuit, lorsque la température descend sous la barre des vingt-huit degrés. Des mauvaises langues prétendent qu’elle en profite pour dévaliser le frigo, ceux-là sont les mêmes qui crient au gang pour justifier l’amitié des deux seuls Noirs de Saint Jérôme. Mieux vaut ne pas trop y prêter attention.
J’arrive devant sa chambre, colle l’oreille contre la cloison et n’entend rien d’autre que le ronronnement de la climatisation.
Ma montre m’informe qu’il n’est pas encore huit heures, la plupart des pensionnaires sont encore en train de dormir et, si je n’avais pas voulu prouver l’erreur de mon amie, sans doute serais-je aussi au pieu.
« Le mieux à faire, me dis-je, est d’aller casser la graine ».
La cuisine est déserte. Je me sers un bol de céréales – des Reese’s Puffs, mes préférées – et m’en vais les dévorer devant la baie vitrée, face à la cour. Une volée de marches mène à un petit jardin qui précède un potager désormais stérile, lequel est suivi d’un verger tout aussi brûlé par les rayons ardents.
La longueur de ce dernier n’a rien à voir avec le reste, on dirait que le jardin s’évase. En réalité, c’est une illusion car le premier jardin est bordé d’énormes Picea pungens, mieux connus sous le nom d’Épinette bleue du Colorado ou sapin bleu pour les moins férus de botanique. Ils prennent une place folle, mais la directrice refuse de s’en séparer même depuis qu’ils sont morts.
Quarante degrés pour des arbres qui ne peuvent vivre qu’à des températures en dessous de zéro, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’ils s’épanouissent…
Quoiqu’il en soit, il m’est tout à fait impossible de voir la transformation de l’œuf, même du premier étage, je pourrais apercevoir les troncs des pommiers, rien de plus.
Le bol est vide, je le rince, active le broyeur avant de déposer le récipient vaguement propre dans l’évier. Après tout, c’est au tour de cette chipie de Tamara d’être de corvée de vaisselle.
Ce faisant, une âcre odeur de transpiration me chatouille les narines. Je me rends compte que je pue, sans doute est-il temps de prendre une douche et de changer de vêtements.
Le temps du petit-déjeuner face à la grande baie m’a mis en nage, il fait déjà presque trente degrés et le soleil tape fort à travers la vitre.
Je prends tout mon temps pour me laver, même si je sais que je recommencerai à transpirer à peine sec.
Le temps s’écoule épouvantablement lentement quand on attend quelque chose. J’ignore comment occuper ces heures jusqu’au moment où je pourrai sortir. J’avais tablé sur le début de la nuit, mais je me rends compte qu’il fera encore beaucoup trop chaud. Vingt-trois heures me semble plus approprié.
Mais que faire jusque-là ? Que faire quand on n’a pas Internet et qu’on ne peut pas tuer le temps à perdre ?
