Dans son premier roman publié en 2017, LA DEBUTANTE, nous faisions connaissance avec Laure, une jeune diplômée en histoire de l’art confrontée aux codes inattendus de la société. Voir ici l’interview de l’auteure :
Dans ce second roman, UNE VIE TRES DOUCE, nous retrouvons Laure. Elle est mariée à Pierre, et est mère de deux jeunes enfants, Adam et Ludmila. La petite famille habite dans un appartement à Paris, près de Ménilmontant. UNE VIE TRES DOUCE, c’est un thriller domestique de 110 pages qui se divisent en 15 chapitres chacun titré par un prénom et une date.
Le premier chapitre s’intitule « Laure, 16 juin 2017 ».
La femme est morte …. Elle ne pouvait pas se rater …. Six étages, c’était trop haut.
Dans les chapitres qui suivent cet acte malheureux, nous remontons le temps et apprenons ce que fut la vie de Laure, son enfance, sa vie de femme mariée, de mère de famille, et surtout ses lourdes déceptions par rapport à tout ça.
Le couple de Laure et Pierre s’étiole peu à peu. On comprend l’éloignement qui s’installe entre eux. Pierre est égocentrique et le pire, il force Laure lors des relations sexuelles. Les parents de Pierre critiquent l’éducation que Laure donne à ses enfants.
Dans l’immeuble, les femmes avec qui Laure fait vaguement connaissance ne sont pas très heureuses en ménage. Il y a Rosalie qui sourit lorsque son mari décède, Célia qui marche la nuit pour oublier ses déboires conjugaux, Audrey qui considère Laure comme une rivale lorsque Pierre décide de quitter Laure. Une fois seule, Laure élève ses enfants avec difficultés. Elle essaie de faire de son mieux. En vain. Car Laure n’a connu que de la maltraitance de puis son enfance, vu le comportement décousu de sa mère et lorsque ses enfants sont turbulents, Laure repense à son enfance, ses colères imprévues et les déménagements successifs. Ce livre, c’est un cri. Celui d’une femme qui n’a été ni soutenue, ni entendue.
UNE VIE TRES DOUCE, c’est bien sûr un titre ironique car entre la vie espérée et la vie réelle, il y a ces 110 pages de désillusion. Avec des mots simples et des phrases courtes, Amélie Colelli nous plonge en direct dans le quotidien de Laure, sa charge mentale, le machisme des mecs, la complexité des rapports avec l’entourage. Le quotidien est détaillé comme un peintre qui détaillerait son œuvre. Peut-être parce que l’auteure est critique d’art et que, via son blog articlesdart.com, Amélie Colelli décrit si bien les œuvres des plasticiens et autres artistes.
Tony avait beau essayer de me rebooster, rien à faire. J’étais comme au fond du trou.
- Amuse-toi ! En plus, il y a un super buffet ! Pour ma part, je compte bien en profiter… Allez, mon vieux ! Ce serait vraiment dommage de gâcher cette soirée ! Le bal des rhétos, on ne le vit qu’une seule et unique fois dans sa vie !
Tony me donna une tape sur l’épaule et partit donc se goinfrer.
Je repensais à cette après-midi. Une dispute, une nouvelle fois. Apparemment, ce fut celle de trop. Je croyais que j’allais m’en ficher, que je passerai quand même une belle soirée malgré son absence. Mais je me suis trompé, sur toute la ligne. Ah, il est bien beau le dépressif dans son costume !
A quelques mètres de moi, la piste. Beaucoup de jeunes dansaient. Après tout, quoi de plus normal ? C’était un bal de rhéto, bordel ! Pourquoi étais-je venu ? Je n’avais que trois envies, rentrer à la maison, m’effondrer sur mon lit et chialer toute la nuit. Je n’aurais que ce que je méritais. Quand on sème le vent...
N’empêche, bien que j’étais extrêmement malheureux, je ne pus m’empêcher d’exprimer un léger sourire. Comme ils étaient tous beaux… Cela aurait dû être une soirée à la fois merveilleuse et mémorable, à jamais entrée dans les anales. Mais j’avais tout gâché. Enfin, de mon côté. Non, de notre côté. « Je ne suis qu’un pâle type. » pensai-je.
Je baissai la tête. Je voulais reprendre encore quelques forces afin de rentrer chez moi. Heureusement que je n’habitais pas trop loin. La marche allait me faire un peu de bien, après tout.
Je m’apprêtai à me lever… quand quelque chose me saisit le menton. Mes yeux furent ensuite relever… et déposer dans les tiens. Je n’en revenais pas, je croyais même que je m’étais endormi. Et donc, que j’étais en train de vivre un rêve magnifique. Comme tu étais belle dans cette robe blanche. Tu déposas ensuite ta main dans la mienne… et tu m’entraînas ensuite sur la piste.
Arrivés sur celle-ci, comme tu voyais que j’étais encore bien pommé, tu me repris la main et la déposa sur ta taille. Mes yeux étaient toujours posés dans les tiens. Le groupe qui avait été engagé pour l’occasion était en train de jouer « Keep on loving You » de Reo Speedwagon, qui à partir ce cet instant était devenu un classique, notre classique.
- And I meant, every word I said
When I said that I love you
I meant that I love you forever
Nous nous regardions avec la plus grande des tendresse. Tes yeux brillaient tels des émeraudes… Tu déposas alors la tête contre moi, je ne m’étais jamais senti aussi vivant.
Je te serrai légèrement fort contre moi, tu relevas les yeux. Ils brillaient toujours.
J’avançai alors mes lèvres vers les tiennes. C’étaient nous, les plus beaux.
Je referme ce livre de 162 pages et une seule question à laquelle je n’aurai pas de réponse me taraude : pourquoi une mère qui a mis un enfant au monde est-elle capable de tant de haine envers cet enfant ? Car il est question de ça dans ce roman, d’agressivité, de malveillance, de perversité et de torture psychologique tout à fait gratuites. D’une mère envers sa fille aînée. Et de, si pas la complicité active du père (mais quand même, gifler sa fille …), tout au moins une complicité tout aussi vicieuse puisque ce haut fonctionnaire français n’a jamais osé contrarier sa femme. Jusqu’à se faire maltraiter lui aussi vers la fin de sa vie par cette femme manipulatrice, menteuse, égocentrique, malsaine, et j’en passe.
Dorine est l’aînée de trois enfants. Son frère Pascal et sa sœur Marianne sont élevés chez leurs parents. Tandis que Dorine, éloignée volontairement dès sa naissance, passe son enfance dans le Dauphiné auprès de sa grand-mère maternelle, une femme bienveillante qui n’est pas dupe du caractère odieux de sa propre fille. Là, Dorine, devant les montagnes grenobloises comme décor, connaît des années heureuses loin de ses géniteurs. Car c’est comme ça qu’elle appelle ses parents, ses géniteurs. Adolescente, Dorine retournera chez ses géniteurs, à Paris, et elle connaîtra ce qu’on peut appeler l’enfer. Vers l’âge de 20 ans, le géniteur, grâce à des relations professionnelles, trouve à Bruxelles un travail pour Dorine. Mais même éloignée des siens, celle-ci reste le souffre-douleur de sa génitrice. Voici quelques extraits très explicites de ce livre :
Page 66 : …Mes manifestations d’affection étaient systématiquement repoussées, mes quêtes restaient vaines, mes chagrins inconsolés …
Page 69 : — Mais enfin, pourquoi est-ce que je ne peux rien faire comme les filles de ma classe ?
— File dans ta chambre et que je ne te revoie pas.
Page 74 : — Si tu veux lire, tu n’as qu’à prendre ton livre d’histoire.
— Mais ça n’a rien à voir, quand même.
— Prends un dictionnaire et apprends des mots. Et puis d’abord finis ce que tu as dans ton assiette !
Page 96 : … j’étais seule à tout ignorer de Brassens, jusqu’à son existence …
Page 98 : … La radio, puis beaucoup plus tard, la télévision était dans la chambre des parents …
Page 108 : — Maintenant que tu gagnes bien ta vie, il va falloir que tu penses à nous.
Lui annonce son père lorsque Dorine commence à travailler. Pour rappel, le père, un haut fonctionnaire français …
Page 117 : … peu après la première incursion des parents dans ma nouvelle vie, j’ai constaté la disparition de quelques couverts …
Page 131 : — Bien sûr tu es contente, mais dis-toi bien que ton pain noir il faudra quand même bien que tu le manges un jour !
Lui dit sa mère lorsque Dorine attendait son premier enfant.
Plus tard, Dorine apprendra que sa mère n’avait pas envoyé les faires-parts de son mariage et donc presque personne de la famille n’avait été présent ce jour-là. Elle prendra aussi connaissance que sa mère a tout fait pour l’éloigner de sa belle-famille, racontant même des mensonges le jour du mariage. La génitrice a donc tout fait pendant des années pour empoisonner la vie de sa fille.
On pourrait continuer cette maltraitance et ces comportements toxiques pendant des pages et des pages … Ce livre écrit à la première personne est plus que poignant et me laisse sans mot. Alors, me demanderez-vous, comment Dorine a-t-elle survécu ? A-t-elle un jour enlevé ce bandage qui lui barrait la vue ? Invitation donc aux futurs lecteurs à lire la vie cauchemardesque de Dorine.
Pol, un jeune garçon, se réveille sous des gravats. Il peut à peine bouger. Le bâtiment sous lequel il est coincé va s’effondrer. Une poussière dense sature l’environnement. La veille, Pol était descendu dans cette cave afin de prendre deux BD. Une voix l’appelle alors par son prénom et lui demande de sortir de là au plus vite. Qui est donc cette voix ? Pol parvient à avancer, ses deux BD sous le bras. Pol est désormais seul, sans plus aucune famille dans une ville en ruines. La voix continue de lui parler et le jeune garçon aperçoit alors un oiseau magnifique, c’est une chouette hulotte blanche. À la vue de ce volatil, Pol ressent une douce chaleur qui envahit son corps et cela le rassure.
Dans une espèce de galerie, des gens attendent devant une porte sans clenche. Parmi eux, Georges et Mathilde. Ils font connaissance. Qui ou quoi se trouve derrière cette porte ?
Le livre se compose de chapitres spécifiques qui alternent. Un chapitre dans lequel on apprend les aventures de Pol (ici) et un autre dans lequel Georges et Mathilde échangent leurs avis philosophiques et prennent conscience de leurs différences d’opinion (là-bas).
Sur sa route, Pol rencontrera Zabeth, une adolescente au langage atypique et tous deux découvriront dans une maison abandonnée un bébé qu’ils nommeront P’tit Poutch et qu’ils prendront avec eux. Cette petite famille sera rejointe par Le Poète (qui parle en vers et joue du pipeau) et Angèle, une adolescente défigurée. Ils avanceront tous ensemble et connaîtront des aventures. Pol entendra toujours la voix et comprendra plus tard que c’est celle de son père.
Dans la galerie, Georges et Mathilde échangent au sujet de la vie et des problèmes de la planète. Ils passent en revue la surproduction, l’épuisement des ressources naturelles, le populisme, les inégalités sociales, le gaspillage, les conflits sociaux, etc.
Toujours guidés par la voix de Georges, Pol et ses comparses se dirigent vers les campagnes. Bientôt un second oiseau fera son apparition. Qui est-il cet oiseau-là ? Nos voyageurs arrivent alors dans une grande ferme et là, il y a des habitants. Pol retrouvera-t-il son père et Zabeth sa mère ?
Viator signifie voyageur en latin. Ce livre est plus qu’un voyage, c’est un très beau conte philosophique comparable à un véritable voyage initiatique. Je ne spoilerai pas la fin de cette histoire. Je dirai simplement qu’à Tchernobyl, après la catastrophe d’une intensité apocalyptique, il y a toujours des arbres et des animaux. La vie quoi.
Les viateurs, un livre grâce auquel j’ai passé de belles heures de lecture et ce malgré les circonstances climatiques :D
Cela fait maintenant trois ans que monsieur Erox fréquente ma pharmacie. Grand, « costaud » et environ la trentaine, il me demandait toujours la même injection avec un grand sourire. Mais ses yeux mentaient, ou exprimaient plutôt la vérité. Je pouvais voir dans ces derniers une profonde tristesse. Aussi, quand je rentrais du travail en empruntant la rue Royale, je pouvais le voir marcher, la tête basse. Je ne pouvais m’empêcher de ressentir une certaine peine, nous sommes des êtres humains après tout.
C’était un nouveau jour à la pharmacie. Je pense que c’était un samedi matin. Monsieur Erox entra. Cela m’intriguait, je lui avais bien transmis son traitement la veille. Peut-être l’avait-il perdu ?
- Bonjour monsieur, me dit-il en souriant.
Je ne pus cacher ma surprise… la profonde tristesse avait disparu. Je ressentais, comment dire… comme de l’espoir.
- Vous vous sentez bien, monsieur ? me demanda-t-il.
- Oui, excusez-moi. Que puis-je pour vous ?
Il regarda autour de lui. Il n’y avait personne dans la pharmacie. J’avais l’impression qu’il craignait qu’on l’aperçoive en train de commettre un crime.
- Vous auriez des préservatifs ? De taille XL, s’il vous plaît ? J’en ai essayé un de taille classique chez moi. C’est trop pet…
- J’ai ce qui vous faut...
Je rentrais du travail. Comme d’habitude, j’empruntais la rue Royale. C’est alors que je vis une silhouette. Une silhouette que je connaissais bien.
Il marchait la tête bien haute et fière, et ce avec la plus grande assurance du monde. A sa gauche, une jeune femme avançait à ses côtés en lui tenant le bras.
Dans la voiture, la radio diffusait : « Love me tender » d’Elvis Presley. Je ne pus m’empêcher de ressentir une grande joie. Nous sommes des êtres humains, après tout…
Pendant une douzaine d’années, elle a recueilli les histoires des autres, en tant que journaliste-reporter, puis comme rédactrice en chef. Aujourd’hui, c’est à travers ses romans singuliers et ses guides de développement personnel originaux qu’elle poursuit sa quête : « Saisir ce qui se joue derrière les apparences ». Romancière, sophrologue et praticienne en relation d’aide, installée à Vichy, Céline Estelle explore les territoires où l’intime frôle l’Universel. Dans ses livres, l’amour côtoie le deuil, les blessures sont des rituels de pouvoir, et les personnages, hypersensibles, avancent entre doutes, espoir et un réel « besoin de sens ». Oui, les livres de Céline Estelle échappent à toutes les catégories habituelles ! À la fois ancrés dans l’expérience humaine et ouverts à tous les mystères de la Conscience, ils invitent moins à « lire » qu’à Ressentir. Son nouveau roman,Fractales de l’Inopiné, une épopée entre monde terrestre et mondes astraux, vient de paraître, chez Chloé des Lys.
Bonjour Céline. Quel objet de votre bureau contient secrètement tout votre nouveau livre,Fractales de l’Inopiné, un roman imaginaire de 386 pages ?
Bonjour. Je savais que cette entrevue me réserverait des surprises… J’aime le thème des objets car certains ont véritablement une âme. Pour vous répondre, je pense notamment à cette petite machine à écrire rouge, rétro, que m’a offerte mon mari. Il est comme ça : j’ai toujours rêvé d’un homme qui offre des antiquités plutôt que des objets tendance souvent vite oubliés. Je ne m’entends pas avec les gens très superficiels, soucieux de se plier aux tendances et aux lieux à la mode. Pour notre premier anniversaire, il m’a offert une boîte à bijoux musicale des années 1920, surmontée d’une mandoline, sans connaître mon attirance pour ce type d’objets réellement chargés d’histoire et sans savoir que j’étais aussi compositrice et parolière. Et pour notre premier Noël, un camée de 1900 à l’effigie de Joséphine de Beauharnais, sans savoir que j’avais étudié, au lycée, dans ce qui fut sa demeure, à Noisy-le-Grand… Les coïncidences sont éclairantes disons. Cette machine à écrire a, elle aussi, une âme particulière. C’est un objet rétro, très mignon, presque vivant, en tout cas il a son caractère. Tous ceux qui le voient dans mon cabinet s’exclament : « Comme elle est mignonne !», et oui elle est inspirante ! Je ne l’utilise pas au quotidien, l’ordinateur reste plus pratique sans aucun doute mais elle m’a profondément inspirée. Elle m’a également confortée dans ce statut étrange d’auteur. L’auteur est celui qui a toujours un besoin impérieux de recommencer, de reprendre, de réécrire pour se sentir exister, vibrer et, d’une certaine manière, « validé ». Quand je regarde ma petite machine à écrire rouge, je sais que si j’ai une mission de passeuse (aider les gens à franchir des caps et des étapes) j’ai aussi une véritable mission d’autrice depuis toute petite. J’ai lu le livre « Lullaby » de Le Clézio, au CE1, et c’est là que je me suis dit que je voulais écrire un jour. Quand je vois la petite machine à écrire rouge, je me dis : « Je dois corriger mon prochain livre et avancer ». Je ne suis pas en quête de validation et la validation est vraiment l’ennemi que nous combattons avec mes clients, en sophrologie et en coaching. Je me sens profondément à ma place dans l’écriture car j’ai écrit mes premiers livres vers 14-15 ans. Pour moi l’écriture c’est la maison ! Mon souffle vital… Mais c’est vrai que lorsqu’un livre est paru, après la promo, tout reste à refaire, c’est ainsi, c’est parfois frustrant. Et c’est à cet instant que ma petite machine à écrire me fait de l’œil… On la retrouve d’ailleurs, presque telle quelle, à la fin de mon roman, à travers la petite machine à écrire rouge héritée de Mildred, dans la maison des Cascades de Yosemite, pour ceux qui ont lu ou liront mon livre. Mon héroïne Pauline, elle, commence son écriture sur son ordinateur portable de journaliste, à Maisons-Alfort, avant de finir par écrire son best-seller avec cet objet-ci aux USA.
Quel objet a refusé d’entrer dans votre histoire ?
Fractales de l’Inopinéest un roman qui explore un amour qui ne s’éteint pas avec la mort : un lien invisible, qui est persistant et probablement rassurant… Il relie les vivants à certains de leurs défunts et à ceux qui veillent sur eux, en tout cas depuis l’au-delà. Mais c’est aussi une histoire d’amours très humaines, multiples, parfois même très contradictoires… Pauline a aimé Jacob d’un amour profond, éternel, platonique, une présence qui demeure, structurante, parfois envahissante, mais essentielle à son cheminement intérieur et surtout spirituel. Elle aime aussi Peter, ce Canadien installé à Yosemite, qui chante du Johnny Cash avec un accent spécial, elle l’aime avec une autre intensité, plus incarnée probablement, bien moins volage. Elle est liée également à sa meilleure amie Ingrid, à Madame Zénitude, figure à la fois guide et « disciple », et même au gardien de sa résidence, « le gardien du seuil ». Avec lui, elle partage une complicité nourrie par une passion commune pour la musique et la nonchalance des années 80… C’est un roman où il a une dose énorme d’amour.
Dans cet univers où l’amour prend toutes ses formes et traverse chaque chapitre, il m’apparaît que l’objet le plus étranger à cette histoire pourrait être un objet de pure apparence ou de séduction sociale : une montre hors de prix j’imagine, un costume acheté à crédit, quelque chose qui relève du paraître plutôt que du véritable lien. Un objet très « monde », en décalage total avec cette quête d’amour sincère, essentiel, parfois inconfortable, mais profondément nécessaire à mon héroïne.
Quel objet représente le mieux votre façon d’écrire ?
Lorsque je suis devenue journaliste en 2005, à la suite d’un enchaînement de circonstances assez singulier, puisque j’étudiais alors la théologie tout en travaillant à mi-temps en hôpital, j’ai répondu à une offre d’emploi dans la presse spirituelle. Tout s’est accéléré ensuite. Je me suis offert un coffret de stylos rétro Leica. Je me revois écrire mes premiers articles l’été, allongée dans l’herbe du parc du Moulin brûlé à Maisons-Alfort. Il y avait une simplicité heureuse dans ce moment-là. D’ailleurs, une partie deFractales de l’inopinéprend racine dans ce même lieu, comme si l’écriture avait continué d’y poindre. Je suis quelqu’un de simple. J’ai tendance à me détacher des objets, à donner facilement ce que je possède, l’encombrement matériel ne m’est jamais nécessaire. Et même vider, trier m’offre un souffle régénérateur… J’aime le minimalisme, mon but ultime… Chaque semaine je prends un grand panier en osier et je fais le tour des étagères, des placards, je donne tout ce qui ne me sert pas, les vêtements et chaussures que je ne mets plus, les livres lus etc. Et pourtant, il existe quelques objets auxquels je reste profondément attachée. Le coffret de stylos de mes débuts, bien sûr, comme une trace mémorielle de mes premières lignes. La petite machine à écrire, témoin silencieux d’un autre rythme d’écriture. L’autoharp que mon mari m’a achetée à Albuquerque, chargée d’un souvenir fort. Mon exemplaire deL’Histoire sans fin, compagnon d’imaginaire. Et ceBook of Nonsenseancien – je peux mourir de rire en le lisant – acheté à Camden, dans lequel s’était glissée une lettre d’amour très drôle, tombée à mes pieds dans le Thalys. J’ignore si le libraire ignorait ou non son existence. Cet écrit a influencé le personnage de Jacob dansFractales de l’inopiné, car Jacob a un sens de l’humour fin et développé.
Lequel de vos personnages pourrait vivre dans un objet ?
L’esprit farceur, je pense. Il pourrait attendre des siècles dans une bouteille de cristal ou une vieille guitare, dans la pochette d’un vieux vinyle peut-être… Le temps ne se compte plus dans le monde des esprits. Mais je sais que les esprits farceurs n’existent pas… C’est une très mauvaise formule « farceur », comme s’ils étaient mignons et drôles… Hélas, nous n’avons que le Bien et le Mal. Et dans le monde du Mal il n’y a pas de farces possibles. Aucun doute là-dessus !
Quel objet symbolise votre rapport au temps ?
Aucun. Je ne m’attache pas aux montres ni aux sabliers. Par contre, chacun de mes voyages lointains constitue pour moi un repère temporel : je sais que nous sommes deux ans après l’Inde, trois mois après l’Utah, six mois avant la Floride, deux semaines avant la Corrèze (rires).
Quel objet aimeriez-vous transmettre à un lecteur ?
Un coquillage gravé à l’année de sa naissance, pour qu’il écoute la mer à l’intérieur, comme mon personnage Véro dans le livre (rires)…
Quels objets devraient être exposés dans un musée consacré à votre imaginaire ?
Des marionnettes du Rajasthan. J’en ai acheté deux, on m’en a offert deux autres – elles fonctionnent en couple – car l’Inde me fascine. Elles ont quelque chose de magique. On se fait tous gentiment avoir avec ça, les étrangers, quand on arrive à Delhi, je pense (rires)…
Quel objet vous ressemble le moins ?
Les sacs et accessoires branchés vus sur tout le monde. Le vélo hollandais pour aller danser la salsa sur les quais de Seine en été (ce cliché est une horreur pour moi même si j’adore la danse). Les jeans hors de prix pour avoir l’air branché alors qu’il y en a à 3 euros à la recyclerie.
Quels objets résument votre vie actuelle ?
Mon agenda noir, très chargé. Mes carnets aussi, où je note toutes mes idées tout au long de la journée. Les bougies dans mon cabinet de sophrologue, j’en fais une consommation excessive pour créer une ambiance à la fois sereine et vacances (fragrances de sable chaud et de monoï, très relaxant)… C’est ma seule dépense pour mon entreprise, avec le papier, bien-sûr. J’ai souvent un panier acheté en vacances pour trimballer mes affaires, je l’utilise généralement de juillet à novembre, avant de stocker des maillots de bain ou des chaussettes à l’intérieur (rires)…
Si vos objets pouvaient parler entre eux lorsque vous quittez la pièce, que diraient-ils de vous ?
S’ils pouvaient parler entre eux lorsque je quitte la pièce, ils diraient probablement :
« Tu as vu, elle parle toute seule… Et elle s’imagine encore que tout ce qui prend moins d’une minute à être rangé doit être fait immédiatement et elle y passe sa journée ! » (rires). J’aime que chaque objet soit à sa place mais j’y passe du temps, oui.
Y a-t-il un objet que vous avez perdu et qui continue pourtant à influencer votre manière d’écrire ou de penser ?
Oui. On m’avait offert unChappy, une petite moto chromée rouge, lorsque j’avais vingt ans. C’était un véhicule simple, presque joyeux, porteur d’une immense sensation de liberté. Un jour, un ex l’a revendu derrière mon dos, en mon absence, pour se rembourser d’une somme que je lui aurais, selon lui, due… Je l’ai vécu comme un vol ! Je crois d’ailleurs qu’il m’a été impossible d’estimer cette personne par la suite. J’ai dit « Basta, qu’elle se tire ! » (rires)… Je crois profondément que chacun naît avec une âme neutre mais qu’il choisit ensuite la lumière ou l’obscurité. Je me détache toujours des gens qui ne vivent que pour les possessions, qui jugent les autres à l’aune de leurs revenus. J’ai souffert de ma vie différente, une vie d’artiste car ça crée beaucoup de jaloux, qui par ailleurs demeurent totalement ignorants de la difficulté liée de ce style de vie. Certains vous en voudront éternellement de ne pas accepter de vivre dans le même moule qu’eux ou d’avoir la « prétention » de vivre de votre art… Et au-delà de l’objet, cette petite moto est devenue, pour moi, le symbole concret de la cupidité qui abîme quelque chose de plus précieux que la valeur des choses elles-mêmes : la sensibilité, une forme de naïveté précieuse propre à la jeunesse, qui tend à vous faire croire que mêmes les âmes viles seraient gentilles… J’ai aujourd’hui une âme sœur intègre et généreuse. UneGoldwingbleue de 1970 a remplacé le petitChappyrouge, nous avons parcouru la Nationale 7 avant que je ne sois de nouveau maman. Une autre manière de rouler dans la vie, plus ample, plus partagée, mais avec la même sensation de liberté retrouvée. Mais les objets sont tous remplaçables, bien sûr. Les âmes non ! Les pertes humaines et leurs conséquences constituent un parcours du combattant pour moi. Mais je sais que je finis souvent victorieuse, heureusement. Voici aussi pourquoi je me suis formée par deux fois au deuil pour accompagner mes clients.
Merci, Céline, de vous être prêtée au jeu de cette interview décalée ! Vous nous donnez le mot de la fin ?
Je crois qu’il vaut toujours mieux aimer, rire, apprendre, évoluer et recommencer que de s’attacher aux choses, maisons, motos, gadgets ou objets de mode. En général, il est bon de ne pas trop s’y accrocher. La vie terrestre est traversée par l’impermanence, et c’est peut-être cela qu’il faut apprendre à regarder en face. Triste celui qui, par exemple, choisit son partenaire pour son argent ou son statut ! C’est une façon détournée de rater sa vie comme il faut je crois…
Nos véritables forces ne se révèlent pas seulement quand tout va bien, mais surtout lorsque tout se complique, lorsqu’il pleut, lorsque le confort disparaît. C’est souvent dans ces moments-là que l’on grandit, que l’on s’expand réellement. Et si tout cela a un sens, c’est peut-être bien celui-là : apprendre à traverser le temps, les époques, tout en restant fidèle à soi-même. Et c’est aussi le combat de mon héroïne, Pauline, dans le livreFractales de l’inopiné.