Extrait
Mardi 18 Décembre, 20:30
« (… ) trop excité pour dormir ce soir si tu continues à manger ces saloperies ! »
« On ira là où ils font le homard. Tu sais, là où tu peux demander deux préparations… »
« … tes cadeaux à la fin ! Si ça continue, ton père va finir par se… »
« … de boire un verre. Ils ont de la Triple d’Anvers dans ce bar et tu devrais la goûter avant de mourir… »
Les bribes de conversation l’effleurent sans s’y accrocher, comme si leurs doigts, malingres et malhabiles glissaient sur une armure. Depuis son nouveau départ, les gens n’ont plus de prise sur lui. Il est invulnérable, il n’a plus rien à craindre de la vie désormais.
L’odeur des churros, des barbapapa, des amandes enrobées de sucre, tout ce charivari odorant ne l’écœure même plus. Pourtant, le mois dernier, il n’aurait même pas été capable de se mêler à la foule de peur que ses narines captent l’un de ces fumets. Il craignait de vomir, le front collé à un mur, le corps cassé en deux comme l’un des fêtards intempérants de Saint-Géry. Il a toujours redouté le regard des uns et encore davantage la compassion des autres. Depuis qu’il est malade – mais est-ce réellement un repère temporel, il l’est depuis tellement longtemps – il a développé une allergie aux bons sentiments, l’obligeant à fuir ses amis, et même sa famille alors qu’il n’a, tout au plus, que des cousins éloignés dont il n’a plus de nouvelles depuis qu’il a fait sécession avec la société.
Disséminées un peu partout à grands frais par le bourgmestre et sa clique de menteurs, les enceintes diffusent une daube sirupeuse tout à fait consensuelle et dans l’air du temps. Ça dégouline d’esprit de Noël, d’amour et d’autres conneries absolument insupportables. Il a la tentation de s’éloigner, de contourner les cabanes outrageusement illuminées où les commerçants ont l’air de bouder, mais cela signifierait effectuer un détour considérable. Il aime aller droit au but, c’est dans sa nature. Il fend donc la foule sans se presser, s’écartant uniquement pour laisser passer les poussettes – une idée de dingue ! Quel genre de personne s’encombre de ce type d’engin pour se noyer dans la masse ? – évitant les gamins bourrés de sucre et les couples enlacés qui se croient seuls au monde.
Sur son dos, le sac pèse une tonne, il lui scie les épaules et les reins. Bientôt, il le déposera et il se sentira bien mieux. Sisyphe bientôt débarrassé de sa pierre…
« (… ) du manège, mon chéri. Celui du Vismarkt est bien plus beau, je t’assure. »
Il passe devant l’un des carrousels qu’on nomme « steampunk », il tourne chaque hiver depuis qu’il est gamin. L’homme a toujours eu un peu peur de ces monstres mécaniques, surtout de l’improbable batracien flanqué d’une coque sur le dos, ses yeux fixes et flous l’ont toujours terrifié. La première fois qu’il l’a vu, il a cauchemardé une semaine entière.
Quel est le dangereux névropathe qui a un jour décidé de remplacer les gracieux chevaux de bois multicolores par ces horreurs ?
« (…) Grande roue après ? Il paraît qu’on voit toute la ville. Mais quel froid de gueux, par contre. La dernière fois, j’ai failli perdre mon portable… Heureusement que… »
Devant le stand de confiseries, il y a du monde. Les gens sont indisciplinés ; au lieu de se placer en file, les gourmands se massent anarchiquement par grappes. Pauvre société ! Ça bouffe, ça picole, ça gueule, ça n’a aucune allure. Il s’occuperait bien de ceux-là s’il en avait le temps.
C’est alors qu’il pose les yeux sur ELLE, celle pour qui il a fait tous ces efforts.
Flanquée du logo de la société des jeux la plus célèbre d’Europe, la grande roue se voit de très loin comme un hideux phare urbain. Autrefois, dans son ancienne vie, il y grimpait, ne fut-ce que pour ressentir un peu d’adrénaline. Désormais, il la voit comme un furoncle immonde sur le dos de la capitale. Il ne la supporte plus, rien que sa vue l’exaspère, elle est le symbole de cette société putréfiée.
Dans son sac à dos, enroulé autour de ses épaules, il a calé entre des mètres de papier-bulle, une bombe artisanale. Il n’aura qu’à déposer ses charges dans l’une des nacelles sous les sièges – le sac est blanc, il sera presque invisible – qu’il quittera après le tour de rigueur. Ensuite, après s’être éloigné suffisamment, il n’aura qu’à actionner le détonateur.
En s’approchant de la monstruosité de métal, un doute l’assaille. Et si les charges n’explosaient pas ? Il se met à transpirer. Que ferait-il si cela ne fonctionnait pas ? Son pas ralentit alors qu’il s’approche de la file de celles et ceux qui attendent devant la grande roue en dévorant des churros, des gaufres et autres immondes sucreries. Aucun garde n’est posté à l’entrée pour demander aux gens d’ouvrir leur sac. En revanche, deux agents postés non loin de là portent sur la foule un regard las. Ils sont sans doute de faction pour rassurer le peuple, mais ils ont l’air de s’ennuyer plus que des gamins à un repas de charité.
Il braque ses yeux vers le sol afin d’éviter leur regard, puis il se rend compte qu’il fait tout pour attirer leur attention, il doit faire l’effet d’un acteur de cinéma mal dirigé. Il ne doit pas se faire pincer, pas si près du but.
L’homme se redresse, pas trop car le sac est pesant, puis se place en bout de file. À vue de nez, il ne montera pas dans la nacelle avant une dizaine de minutes, si pas davantage. Il se demande si, tout compte fait, il ne devrait pas actionner ses charges maintenant. Il n’aurait qu’à déposer discrètement son bagage et faire semblant de prendre un appel en s’éloignant lentement, il possède un vieux portable qui le fonctionne plus depuis belle lurette, mais il ferait sans doute illusion quelques instants.
Soudain, tout lui parait beaucoup moins évident que lors de l’élaboration du plan. A-t-il la berlue ou les flics se sont rapprochés de lui ? Il trouve que l’un d’eux le regarde avec trop d’insistance et porte la main à sa ceinture, sans doute pour appeler des renforts.
L’individu ne tient plus et rompt les rangs, trop vite, il n’a pas eu trop le temps de réfléchir… Il fait un pas, suivi d’un autre, son cœur pompe à toute berzingue, ses mains sont tellement moites qu’il serait incapable de tenir quoique ce soit, il sent les veines de ses tempes pulser. Il en est sûr, il va exploser avant sa bombe.
- Bio
Auteur de nombreux romans et recueils de nouvelles parus chez différents éditeurs, Gauthier Hiernaux est un auteur belge francophone né à Mons en 1975 et résident à Bruxelles depuis les années 2000.
Il est licencié en Langues et Littératures romanes de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et possède une agrégation de l’enseignement supérieur.
Il est formateur en informatique depuis plus de vingt-cinq ans et partage sa vie entre sa famille, son travail et ses activités littéraires.
- Résumé
Bruxelles, 18 décembre, Plaisirs d’Hiver (Marché de Noël de Bruxelles)
Un engin explosif provoque la mort de dizaines de citoyens, dont la fille de la Ministre de l’Intérieur.
À un an de la retraite, le Commissaire-divisionnaire Abel Van Dockx se voit confier les rênes d’une cellule extraordinaire destinée à arrêter le coupable. Cette traque le mènera à côtoyer de nombreux milieux, des bas-fonds de la capitale aux nobles familles belges.
Tandis que Van Dockx remonte péniblement la piste, il combattra un autre adversaire qui lui dévore peu à peu les poumons et contre lequel il ne peut rien.